Mon Congrès de Vienne

Ceci fut mon premier grand congrès international, ma première vraie expérience professionnelle. En outre, cette épreuve du feu eut lieu la veille de mes examens de diplôme d'interprète parlementaire à

Pendant mes presque 60 ans de carrière professionnelle, j'eus assez souvent l'occasion de me rendre à Vienne pour des réunions de tout genre, y compris deux Assemblées de l'AIIC. Mais mon "Congrès de Vienne", celui qui m'a marqué le plus, fut une conférence européenne des partis socialistes se tenant du 3 au 7 juin 1948, à un moment crucial pour le mouvement socialiste international.

De plus, ce fut aussi un moment capital pour moi : j'avais bien travaillé comme étudiant par-ci par-là, pour des hommes d'affaires de passage, aux stands du Salon de l'automobile de Genève ou aux tribunaux. Mais ceci fut mon premier grand congrès international, ma première vraie expérience professionnelle. En outre, cette épreuve du feu eut lieu la veille de mes examens de diplôme d'interprète parlementaire à l'Ecole d'Interprètes de l'Université de Genève (en effet, mon diplôme porte la date du 25 juin 1948!)

Nous étions quatre, tous de Genève : Maria Germann (épouse Dieterle), Anne-Marie Hänni (Zumstein), Charly Vonwiller, alors directeur d'une école de langues à Genève, et moi-même. Nous avions été recrutés par le bureau de placement de l'Association des Anciens Elèves de l'Ecole qui n'hésitait pas, à cette époque de pénurie d'interprètes qualifiés, à avoir recours à des élèves prometteurs non encore diplômés et à des non membres de l'association. Il nous restait peu de temps pour nous préparer. Vendredi nous sûmes que Vienne nous attendait. Samedi nous reçûmes nos passeports avec les visas. Lundi nous partîmes de la gare Zurich-Enge par le train direct pour Vienne. Le voyage aller fut très long et fatigant, le ballast, les rails et le matériel roulant des chemins de fer autrichiens étant dans un état lamentable. La Légation d'Autriche, qui nous avait procuré les billets, avait estimé que des places en deuxième classe seraient suffisamment confortables pour nous. Nous aurions été d'accord, jusque dans la région d'Innsbruck. Mais lorsque notre train arriva dans le Westbahnhof de Vienne, nous fûmes convaincus du contraire : pour de longs voyages, la première classe ou le wagon-lit s'imposent lorsque l'interprète est censé travailler le jour de son arrivée, comme ce fut souvent le cas à l'époque. Quant à la préparation de la réunion, nous n'avions reçu ni programme, ni ordre du jour, ni documents; juste une date, une heure et une adresse. Cependant, suivant à la lettre le conseil de Jean Royer - un de mes enseignants, ancien interprète de la Société des Nations qui allait devenir Secrétaire Exécutif adjoint du G.A.T.T. -, j'avais acheté une douzaine de journaux et hebdomadaires en langues allemande, française et anglaise. Nous les épluchâmes pendant ce long voyage, recherchant tout ce qui pourrait nous être utile pour la réunion. De plus, Charly Vonwiller, politiquement engagé, s'avéra être un spécialiste des mouvements de gauche et fut pour nous une source intarissable de renseignements pendant le voyage et tout au long de la conférence. D'ailleurs, peu après cette réunion, Charly devint chef du service d'interprétation de la Fédération Syndicale Mondiale et le resta pendant la période viennoise de celle-ci (voir "cadre historique" ci-après).

Nous voici donc à Vienne : nous prenons un taxi pour notre hôtel dont j'ai oublié le nom. Les organisateurs nous ont logé dans un hôtel normalement réservé aux officiers des forces d'occupation françaises. La Conférence se tient non loin de là dans une très belle salle de la Diète de la Basse Autriche (Niederösterreichischer Landtag). Elle réunit les représentants des partis socialistes de 17 pays européens et des observateurs délégués par quelques organisations syndicales.

Rappelons le cadre historique: pour le mouvement socialiste, l'après-guerre immédiat fut lourdement chargé. Dans l'Est européen, un pays après l'autre tomba entre les mains de régimes communistes. De nombreux dirigeants socialistes s'exilèrent ou furent tués ou emprisonnés. La Grèce était déchirée par une terrible guerre civile. A l'Ouest, les mouvements de gauche connurent des scissions. Il y eut de terribles rivalités entre dirigeants. Ainsi en France, entre Daniel Mayer et Guy Mollet. Ce dernier l'emporta et fut élu Secrétaire Général de la SFIO en 1946. Les partis socialistes d'Allemagne, d'Autriche et d'Italie se reconstituèrent avec des hauts et des bas, après les terribles persécutions par les régimes nazi et fasciste. En Italie, il y eut la controverse entre Giuseppe Saragat et Pietro Nenni. En revanche, au Royaume-Uni, les travaillistes évincèrent les conservateurs et Clement Attlee succéda à Winston Churchill après les élections de 1945. En Scandinavie, les socialistes détenaient fermement le pouvoir et le modèle social scandinave connut un succès sans pareil. Au plan international, les mouvements socialistes et syndicalistes furent aussi ébranlés par des bouleversements profonds : la dissolution de la IIIème Internationale en 1943 marqua l'échec définitif des efforts pour encadrer l'ensemble du mouvement ouvrier dans une seule grande organisation internationale. Après 1945, le Français Léon Blum, l'Italien Pietro Nenni et les dirigeants du parti travailliste britannique lancèrent une nouvelle initiative pour rassembler les partis socialistes au plan international. Mais il fallut attendre le Congrès de Francfort de 1951 pour voir la fondation de la nouvelle Internationale Socialiste. Au début, celle-ci réunit surtout des partis socialistes d'Europe. Plus tard, la décolonisation et, bien plus tard encore, l'effondrement des pays communistes augmentèrent considérablement son rayonnement géographique.

Etroitement lié à l'histoire du socialisme et du communisme, le syndicalisme connut les mêmes courants et déchirements. Ainsi, la Fédération Syndicale Mondiale (FSM), fondée à Londres en 1945 et regroupant la majorité des syndicats communistes et socialistes du monde, éclata en janvier 1949 -la guerre froide aidant. La FSM conserva son nom, mais devint exclusivement communiste et déplaça son siège d'abord à Vienne, ensuite à Prague. Les organisations syndicales socialistes scissionnistes réagirent rapidement. Après une conférence préparatoire à Genève au printemps 1949 - j'y étais -, elles fondèrent le 7 décembre 1949 la Confédération Internationale des Syndicats Libres (CISL) qui établit son siège à Bruxelles.

C'est sur ce fond historique et devant ces perspectives que la Conférence de Vienne de 1948 se situe. Son ordre du jour est consacré à deux problèmes : l'avenir du mouvement socialiste international non communiste, d'une part, l'assistance aux partis socialistes ressuscités de l'Autriche occupée et des 3 zones d'occupation anglaise, française et américaine de l'Allemagne, d'autre part.

Arrivés sur le lieu de la conférence, nous sommes tout de suite frappés par la gentillesse de l'accueil. La responsable de l'enregistrement des participants appelle le président autrichien de la conférence et son adjoint qui nous saluent chaleureusement et nous disent qu'ils sont très curieux de voir comment cela marchera avec cette interprétation simultanée qu'ils n'ont jamais vu pratiquer. Nous recevons des dossiers individuels et on nous explique le programme. Surprise : Nous constatons que le premier jour est réservé à plusieurs réunions de groupes, toutes en consécutive. La séance d'ouverture avec la simultanée est fixée au lendemain matin. Nous commençons par un essai de l'équipement qui a l'air artisanal. De toute manière, novices en simultanée que nous sommes, nous ne savons pas trop à quoi faire attention, mais cela a l'air de marcher. Ce premier jour, cela se passe bien ; la consécutive on connaît. Ce qui est nouveau pour moi, c'est le travail en consécutive en équipe. Mais surprise pour moi : le soir même le programme prévoit une énorme manifestation publique organisée par le Parti social-démocrate autrichien sur la place de l'Hôtel de Ville. N'oublions pas que cette conférence est une des premières grandes réunions internationales d'après-guerre en Autriche. Il s'agit d'en faire un grand événement pour le Parti ressuscité en avril 1945. Parmi les discours il y en aura un en anglais, à interpréter en consécutive vers l'allemand. Mes chers collègues sont unanimes pour estimer que cela me fera le plus grand bien de faire ce travail. « Un excellent exercice pour ton diplôme », disent-ils. Mon orateur n'est autre que Sir Stafford Cripps, Chancelier de l'Echiquier du gouvernement britannique. Avant le début de la cérémonie, je me présente. Sir Stafford m'informe qu'il va parler environ une demi-heure et me demande comment procéder, me disant qu'il n'a encore jamais fait un long discours avec interprétation devant une pareille foule. Je ne lui dis pas « moi non plus », mais lui suggère de couper son discours en passages d'environ 5 à 10 minutes, car « faire écouter à cette masse de gens un discours anglais d'une demi-heure sans interprétation risque de couper l'ambiance de la manifestation ». Sir Stafford est d'accord. Le moment vient. L'immense place est noire de monde. J'ai les mains qui tremblent en prenant des notes et je me fais presque peur en entendant pour la première fois cette voix tonitruante, la mienne, diffusée par les haut-parleurs, mais ouf! cela se passe bien.

A la séance plénière d'ouverture le lendemain matin, autre surprise : Deux interprètes supplémentaires se joignent à nous, un couple d'Anglais de Londres. Ils nous disent qu'ils travailleront d'anglais en français et vice-versa. Nous sommes bien contents de ce renforcement de l'équipe, d'autant que ces deux collègues nous apprennent qu'ils ont déjà travaillé en simultanée. A Genève, nous avions bien été prévenus qu'il y aurait de l'interprétation simultanée, mais aucun de nous quatre ne l'avait encore pratiquée. En effet, l'enseignement professé à l'Ecole de Genève n'offrait pas encore ce mode d'interprétation. Nous en avions entendu parler, bien sûr, nous avions vu des images du Procès de Nuremberg où la simultanée faisait sensation et Marie-France Rosé (Skuncke), une ancienne de l'Ecole faisant partie du premier groupe d'interprètes du procès, avait écrit un article sur le sujet dans L'INTERPRÈTE (bulletin de l'Association des anciens de l'Ecole de Genève).

Les langues de travail prévues pour la plénière sont l'anglais, le français et l'allemand. Nouvelle surprise: peu après l'ouverture, la délégation italienne obtient l'inscription à l'ordre du jour du "litige italien". Pietro Nenni demande l'ajout de la langue italienne. Rapide consultation des interprètes : Maria Germann est le seul membre de l'équipe à avoir l'italien dans sa combinaison linguistique. Elle accepte d'interpréter de l'italien en allemand, ne se rendant pas compte que ce faisant, elle acceptait aussi de passer ses soirées à traduire en allemand des textes italiens destinés à être distribués le lendemain matin!

Alors, cette simultanée? Au tout début, nous commençons, avec quelques hésitations et quelques omissions, tout en regardant travailler les deux collègues anglais, puis nous nous lançons et cela va de mieux en mieux. A la fin de la première séance, cela marche même tout à fait bien. En tout cas, il n'y a pas de réclamations ! Pourtant, le système est spécial : nous sommes installés au bord du balcon longeant un côté de salle, avec vue sur la table présidentielle située au fond à droite. Il n'y a pas de cabines, nous sommes assis en rang d'oignons sur les fauteuils de la première rangée. Chacun a un écouteur et un micro, mais nous ne sommes reliés qu'avec la table présidentielle. Les participants dans la salle ont des écouteurs individuels, mais pas de microphones. Il n'y a pas de sonorisation générale. Lors des débats, les orateurs intervenant de la salle restent à leur place, se lèvent et parlent sans microphones. Alors nous ôtons nos écouteurs, nous nous levons et nous penchons sur le bord du balcon pour voir et entendre l'orateur directement. Et cela marche ! Sans doute pour deux raisons : à cette époque, les orateurs participant à de grandes réunions publiques avaient l'habitude de parler librement sans microphones. Ils parlaient toujours debout et presque toujours leur voix portait. De plus, l'acoustique dans cette salle du Landtag était excellente. Mais il y a le problème de l'italien : Maria étant seule à le comprendre, nous la plaçons au milieu du rang en lui demandant de parler fort. Nous l'écoutons en direct et le tour est joué ! Le travail n'est pas trop astreignant et, comme nous sommes à six, nous nous relayons à peu près toutes les 15 minutes. Nous avons vite compris que dans les cas (rares à cette époque) où un orateur lit un texte au lieu de parler librement, il est souhaitable que nous puissions disposer de ce texte. Or là, nous avons un allié précieux : ce jeune adjoint du président de la conférence qui nous a salué à notre arrivée et qui nous a littéralement adoptés. Son nom: Bruno Kreisky. Il était alors en fonction à l'Ambassade d'Autriche à Stockholm, mais il avait été rappelé à Vienne pour la conférence. Chaque fois que nous avons un problème, il s'en occupe. Ainsi, pour la simultanée, c'est lui qui organise la chasse aux documents. Cet homme aimable et efficace connaîtra par la suite une carrière politique fabuleuse qui l'amènera à la position de Chancelier fédéral d'Autriche de 1970 à 1983.

Toujours à propos de l'interprétation simultanée: aujourd'hui, il peut paraître étonnant que des interprètes n'ayant reçu aucune formation en simultanée aient réussi à fournir une prestation donnant satisfaction au client, d'autant qu'à cette époque, comme j'allais vite l'apprendre, il n'y avait souvent qu'un interprète par langue, même pour des réunions de plusieurs jours. Rétrospectivement, je vois les explications suivantes: nous ne savions pas. Nous étions jeunes et costauds. On nous remettait un microphone et des écouteurs et nous travaillions. Je me souviens que, dans ces cas, au bout d'une heure ou deux, cela devenait une sorte de "running commentary" plutôt qu'une simultanée complète et je me souviens aussi très nettement qu'au bout de certaines de ces conférences, j'étais totalement épuisé physiquement et intellectuellement, et qu'il me fallait plusieurs jours pour récupérer. A ma connaissance, en 1948, les seuls endroits où la simultanée se pratiquait avec certaines règles régissant la composition des équipes, la durée du travail et la documentation étaient les Nations Unies à New York et le Procès de Nuremberg. Ailleurs, il y avait bien les conditions financières négociées par les rares groupements précurseurs de l'AIIC, mais pas de normes professionnelles à proprement parler.

Je n'entre pas dans le fond des débats de la conférence, secret professionnel oblige. Après les déchirements des congrès socialistes précédents, la volonté de trouver une solution est palpable, mais il est clair qu'il reste encore un long chemin à faire sur la voie de la fondation de la nouvelle Internationale Socialiste non communiste. Le travail est fascinant. Nous rencontrons tous les styles oratoires. Certains des orateurs sont fabuleux, notamment le célèbre syndicaliste français Léon Jouhaux, observateur invité très écouté. Jouhaux allait devenir, en 1949, vice-président de la Confédération Internationale des Syndicats Libres. Ses nombreux engagements pacifistes furent récompensés par le prix Nobel de la Paix en 1951.

Nous avons vite senti que Vienne, quoique moins détruite que certaines grandes villes allemandes, souffre des privations de l'après-guerre. Le rationnement alimentaire est toujours en vigueur. Pourtant, l'organisation de la conférence est parfaite. Un parlementaire autrichien nous raconte en confidence que les organisateurs s'étaient demandé s'il valait mieux "faire danser le congrès" (référence au Congrès de Vienne de 1815) ou l'affamer. Un congrès qui danse serait garant de bonne humeur, de bon travail et la renommée d'hôtes hors pair des Viennois serait sauve. Un congrès affamé ferait sentir aux participants étrangers la pauvreté et la souffrance du pays et des camarades autrichiens, mais cela créerait du mécontentement et serait délétère pour le travail. On allait donc faire danser le congrès tout en le nourrissant et en le divertissant. En tout cas, nous nous rendons compte que nos rations alimentaires correspondent à un multiple de celles des habitants. Nous sommes de toutes les fêtes. De plus, il y a toujours moyen de nous rendre utiles en dehors des réunions pour des discours de bienvenue, des toasts, des explications touristiques, etc. Voici quelques exemples : la réception à l'Hôtel de Ville offerte par M. Körner, maire de Vienne; la soirée opérette à la Volksoper - la célèbre Staatsoper ayant été détruite - ; l'incontournable visite de la maison natale de Viktor Adler, fondateur du Parti social-démocrate autrichien à Baden en zone d'occupation soviétique où nous sommes fort impressionnés par l'escorte de soldats russes armés qui ne nous lâchent pas d'une semelle. Enfin, le dîner de gala le dernier soir au restaurant sur la montagne du Kalenberg au Sud-ouest de Vienne avec une vue merveilleuse sur la ville, la belle forêt du Wienerwald et le Danube. On nous a promis qu'il n'y aurait pas de discours avec interprétation. Aussi y allons-nous joyeusement avec la nourriture et les excellents vins. Patatras! Voilà que, vers la fin du repas, le président nous demande tout de même d'interpréter l'un des discours, du français en allemand. Et c'est encore pour ma pomme! Aucun de nous n'a de bloc de papier. Je note sommairement sur le dos du menu. Les notes dansent devant mes yeux lorsque je restitue le discours. Tout le monde rigole et, à mon grand étonnement, on m'applaudit à la fin. Alors le président prend la parole et dit : « Nous avions promis à nos fidèles interprètes qui nous ont émerveillés tous ces jours-ci avec leur interprétation simultanée que ce soir il n'y aurait pas de discours à traduire. Eh bien, ce que nous venons d'entendre n'a peut-être pas toujours ressemblé à l'original, mais c'était le meilleur compliment pour l'excellence de nos vins autrichiens! Alors, amis interprètes, un grand merci pour nous avoir permis de nous comprendre si bien pendant notre conférence! » Tonnerre d'applaudissements.

Revenons à Vienne et ses habitants: dans ce pays occupé, divisé en zones américaine, anglaise, française et russe, Vienne est un cas particulier. En effet, le centre de la ville est placé sous une administration commune aux quatre puissances occupantes. Nous ne voyons pas grand-chose de cette occupation. Deux contrôles de passeport dans le train pendant le voyage aller et retour ; des "Jeeps" occupées par une patrouille militaire composée d'un Russe, d'un Français, d'un Anglais et d'un Américain filant à toute vitesse à travers les rues ; des soldats ivres fraternisant dans les boîtes de nuit viennoises ; des gardes armés devant les bâtiments saisis. C'est tout. Dans ce secteur central on peut bouger librement. Il est cependant utile de porter sur soi des papiers valables. Les contrôles peuvent vous tomber dessus à tout moment.

Nous n'avons pas trop de temps libre, mais une ou deux promenades suffisent pour nous montrer que Vienne, bien que souffrant de l'occupation et des pénuries, est une ville merveilleuse, en plein effort de reconstruction. Ma seule excursion touristique solitaire m'amène au Prater, l'énorme "lunapark" connu pour sa Grande Roue. C'est l'après-midi, un temps gris, très peu de monde, presque lugubre. Je vois qu'il se passe quelque chose du côté de la Grande Roue. J'approche et je découvre qu'il s'agit du tournage d'un film. Tout le monde parle anglais ou américain. Je me renseigne. On me dit que c'est pour un film qui s'appellera "Le Troisième Homme". J'observe le tournage un bon moment, mais je suis loin de me douter qu'après sa première à Londres en 1949, ce film de David Selznick avec, entre autres, Joseph Cotton, Trevor Howard et surtout Orson Welles, va remporter un succès mondial et que son leitmotiv musical sur cithare d'Anton Karas, va devenir presque aussi célèbre que l'avait été la chanson "Lili Marlene" pendant et après la guerre.

Vienne, comme toutes les grandes villes d'Europe ayant subi la guerre, connaît le marché noir. J'ai été prévenu à Genève et je ne suis pas arrivé les mains vides. Mais je suis épaté du pouvoir d'achat, ou plutôt du pouvoir d'échange, d'une paire de bas de nylon, d'une cartouche de cigarettes américaines ou d'une montre suisse. Contrairement à ce que j'avais vu à Paris et à Hambourg peu avant ce voyage, à Vienne ces transactions se passent avec le sourire. Entre autres, j'ai ramené une jolie collection de timbres-poste autrichiens anciens. Quant aux Viennois en général, ils sont restés à la hauteur de leur réputation d'amabilité et de charme. Ni le régime nazi, ni la terrible guerre, ni l'occupation n'en sont venu à bout.

Pour moi, les leçons de cette première grande conférence internationale furent importantes: l'interprétation consécutive en équipe du premier jour et l'épreuve du grand discours du même soir, interprété seul devant une foule énorme, me donnèrent beaucoup d'assurance pour mes examens de diplôme. La rencontre avec l'interprétation simultanée m'avait convaincu que ce mode d'interprétation était non seulement faisable, mais qu'il allait très probablement l'emporter quantitativement sur la consécutive, vu le gain de temps. Enfin, j'avais également compris que cette profession, dont certains de nos enseignants nous avaient loué l'individualisme, dépendait d'un bon travail en équipe et avait besoin de règles, donc d'une organisation professionnelle. Aussi étais-je résolu, en cas de réussite aux examens de diplôme, à devenir de suite membre de l'Association des Anciens Elèves de l'Ecole et à me battre pour l'introduction de l'enseignement de l'interprétation simultanée, d'une part, et pour la définition de normes régissant cette fascinante profession, d'autre part.



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Walter KEISER. "Mon Congrès de Vienne". israiic.co.il June 12, 2007. Accessed December 14, 2017. <http://israiic.co.il/p/2688>.