Délires simultanés: Perdu et retrouvé dans l’interprétation

Critique d'un livre par Enis Batur et Yiğit Bener, à la fois divertissante et en même temps singulièrement stimulante pour réfléchir sur l’interprétation.


  • Auteurs: Enis Batur et Yiğit Bener
  • Broché: 210 pages
  • Editeur : Bilingues MEET (9 mars 2017)
  • Collection : Les bilingues
  • Langue : Français
  • ISBN-13: 979-109514506

Amis francophones, ATTENTION ! Avec Délires simultanés, c’est une brillante performance qui vous est offerte, une vraie merveille qui aborde le métier d’interprète de conférence…

Que vous fassiez partie du sérail ou que vous ne lui ayez jamais tendu l’oreille, Délires simultanés va vous attirer dans les abîmes du monde des interprètes, ces acteurs essentiels de la communication, qui restent invisibles même lorsqu’ils sont omniprésents.

Véritable prouesse littéraire qui refuse d’endosser la camisole de force des catégorisations, ce livre a été écrit à deux mains et (auto)traduit par Enis Batur et Yiğit Bener, qui ont comploté pour nous concocter une œuvre de fiction mais qui n’en est pas vraiment une, à la fois étonnamment divertissante et en même temps singulièrement stimulante pour réfléchir sur l’interprétation.

Ce livre est essentiellement un dialogue indirect entre deux amis : Enis Batur, poète et essayiste turc de grande renommée, ayant plus de 150 livres à son actif (dont plusieurs ont été traduits en français), a été fasciné par l’interprétation en mode simultané, surtout en voyant à l’œuvre son ami Yiğit Bener. Ce dernier quant à lui, est à la fois écrivain et traducteur littéraire mais aussi interprète de conférence doté d’une longue expérience professionnelle à tous les niveaux et dans tous les types de réunions possibles et imaginables, travaillant surtout entre le français et le turc. Les deux complices ont de toute évidence une passion commune pour la langue et ils sont tous les deux parfaits francophones.

Extérieur au domaine de l’interprétation mais néanmoins extrêmement curieux pour tout ce qui touche à cette profession, Enis Batur mobilise toute son érudition et son grand talent littéraire pour adresser une série de questions provocatrices aux interprètes : Quel effet cela fait-il de se retrouver en permanence dans la position de la voix d’un autre orateur ? Un interprète peut-il dénicher une « équivalence absolue » dans l’autre langue ? Pourquoi les talents intellectuels sont-ils tellement sous-payés, comparés en l’occurrence aux talents athlétiques ? Est-ce que les interprètes se sentent parfois sur le point de délirer comme autant d’otages prisonniers des mots de l’orateur ? Leur arrive-t-il même d’être démangés par l’envie de dénoncer à haute voix les flagrants mensonges qu’on leur demande de reformuler dans une autre langue ? N’ont-ils jamais éprouvé la tentation de confisquer la parole de l’orateur pour débiter à sa place leur propre version de la vérité ? Est-ce envisageable qu’un interprète puisse perdre la raison, de la même façon qu’une Diva peut perdre sa voix ou qu’un footballeur peut perdre sa forme physique ? C’est autour de telles questions que Batur commence à broder sa fiction au sujet d’un interprète qui aurait justement « pété les plombs » au moment même où il incarnait la voix de son excellence Monsieur le Président…

Yiğit Bener ­­- qui lui, fait partie du sérail et en est même un représentant éminent – relève bien volontiers le défi et prend le taureau par les cornes. Sa réponse à Batur met en lumière la progression d’une profonde introspection, alimentée par des remarques très perspicaces sur divers épisodes de sa riche expérience d’interprète. De fil en aiguille, à travers les méandres de son récit rythmé par des flash-backs dépeints d'une manière saisissante et entrecoupé d’avis aussi tranchants qu’un rasoir au sujet des prestations et des performances des interprètes, nous finissons par découvrir que l’interprète en proie au délire n’est rien d’autre que Yiğit Bener en personne…

Tout en donnant libre court à sa fantaisie, Bener nous livre, par le biais d’une série d’anecdotes professionnelles, un compte-rendu du processus qui a fini par lui faire perdre la raison, notamment à force d’écouter de langue de bois en langue de bois les sempiternels discours aussi médiocres les uns que les autres et taillés sur mesure pour les politiciens non moins médiocres qui se succèdent au fil des ans à la tribune ; s’auto-diagnostiquant un syndrome de stress post-simultané engendré par les mensonges éhontés qu’il a été obligé d’interpréter tout au long de sa carrière ; subissant la réaction de l’audience face à son dédoublement de personnalité, lorsque par exemple il se fait traiter de « traitre » pour avoir interprété les propos d’un critique assez radical ou lorsqu’il a dû affronter les regards désapprobateurs, voire même carrément hostiles et scandalisés des spectateurs d’un film dont il avait dû interpréter directement en salle les propos assez obscènes prononcés par les acteurs. Il nous relate aussi la façon dont il a dû gérer des situations particulièrement gênantes, comme par un exemple lorsqu’il a dû prendre un relai extrêmement monotone et soporifique de la cabine française, pendant que Fidel Castro - qu’il imaginait être son compagnon d’arme – s’époumonait à la tribune des Nations-Unis ou lorsqu’il a avait dû fabriquer de toute pièces un discours pour un orateur ouzbèke qu’on l’avait forcé à interpréter alors qu’il ne comprenait pas un traître mot de ce qu’il pouvait raconter… Ô amis interprètes, ça ne vous dit rien, tout cela ?

Le processus de rédaction de ces « élucubrations » est d’ailleurs extravagant en soi : Enis Batur commence par écrire son premier texte en turc, qu’il publie dans un de ses livres ; dans la foulée, Bener rédige en réponse un texte du même cru pour une conférence en français, puis il leur vient l’idée d’en faire un livre en commun, alors il retraduit son propre texte en turc avec des ajouts pour le transformer en dialogue avec Batur, et enfin chacun y ajoute un 2e texte. Voilà comment se forme la version turque. Pour la version française, Bener ne se contente pas de traduire les textes de Batur en français et de lui soumettre, mais il retraduit lui-même en français ses propres textes… (y compris en retravaillant les parties rédigées directement en français puis auto-traduites vers le turc) Autrement dit, un double exploit en prime pour les chercheurs dans le domaine de la traduction écrite, chaque exercice d’auto-traduction dans les deux sens se transformant en autant de réécriture du texte.

Non contant de tenir son lecteur en haleine avec des échanges passionnants sur tous les aspects de la profession, de son éthique à son mode d’expression primaire à la première personne du singulier au nom d’une tierce personne, Délires simultanés va bien au-delà et nous propose de lire une fascinante forme littéraire hybride où s’entrecroisent mémoires et satire, essai et nouvelle, ainsi qu’une très pertinente exploration en profondeur du travail des interprètes et du fonctionnement de leur intellect.

Pour les bibliophiles passionnés et amoureux de la littérature, ce livre recèle de petits trésors cachés. Un œil attentif pourra par exemple y repérer les titres de presque tous les films d’Almodovar, parsemés dans le corps du texte, de même que différentes versions des traductions et mutations divers du poème d’Edgar Allen Poe, The Raven… Sans oublier tous ces jeux de mots à la Derrida, susceptibles d’altérer le sens et donc de mettre en cause l’authenticité, la vérité et la représentation du langage, et par conséquent de l’interprétation elle-même.

Quant aux interprètes, ce livre leur permettra de revisiter de façon très ludique leurs propres expériences de travail, mais également de se plonger dans une réflexion critique de la déontologie professionnelle. Ils pourront aussi mieux se rendre compte à quel point cette profession peut être à la fois éprouvante et amusante. Cela pourrait même avoir un effet thérapeutique, leur permettant d’évoquer collectivement tous les supplices du passé ou de rire ensemble à gorge déployée sur toutes les absurdités vécus dans l’isolement de la cabine. Les universitaires spécialistes en traduction ou en littérature y puiseront une très riche matière à des réflexions complexes sur un large éventail de concepts postmodernes. Et pour tous, que diriez-vous de lire ce livre comme un polard, pour découvrir ce qui s’est vraiment passé au moment précis où l’interprète a perdu la boule ? (…perdu dans la traduction !)

Bref, quel que soit votre centre d’intérêt particulier, c’est un livre à ne pas rater !


Ebru Diriker est interprète de conférence, enseignante et chercheuse dans le domaine des études sur l’interprétation, Université de Boğaziçi



Recommended citation format:
Ebru DIRIKER. "Délires simultanés: Perdu et retrouvé dans l’interprétation". israiic.co.il June 1, 2017. Accessed November 25, 2017. <http://israiic.co.il/p/8020>.